Le Cameroun, deuxième foyer de détections de botnets en Afrique : ce que dit le rapport INTERPOL 2026

Analyse — Observatoire de Cybersécurité du Cameroun, 18 août 2026


INTERPOL a publié le 3 août 2026 son African Cyberthreat Assessment Report 2026, un document de 38 pages daté de juin, construit à partir des réponses de 36 pays membres africains et de la télémétrie de cinq partenaires privés — Fortinet, Mastercard, la Shadowserver Foundation, S2W et TrendAI.

La couverture médiatique du rapport s’est concentrée sur un chiffre : l’intelligence artificielle interviendrait dans 55 % des cybercrimes signalés sur le continent. Le Cameroun y figure pourtant nommément à six reprises, et deux de ces mentions le placent en tête de classements continentaux. Aucune n’a été reprise dans la presse camerounaise à la date de publication de cette analyse.

L’Observatoire a lu le rapport intégralement. Voici ce qu’il dit du Cameroun, ce que ces chiffres signifient réellement, et où ils demandent à être maniés avec prudence.

Premier constat : 40,5 millions de détections de botnets

C’est la mention la plus frappante. Au chapitre consacré à l’Afrique centrale, page 13, le rapport écrit :

« FortiGuard Labs’ telemetry confirmed Cameroon as the second-highest botnet detection hub in Africa, with 40.5 million incidents in 2025, indicative of widespread device compromise used for credential harvesting and ransomware delivery. »

La figure 6, page 16, précise la répartition continentale : l’Angola concentre 37,95 % des détections de botnets africaines, le Cameroun 23,89 %, l’Afrique du Sud 9,12 %, le Kenya 7,78 %, le Ghana 6,29 %. Le Nigeria, souvent présenté comme l’épicentre de la cybercriminalité ouest-africaine, n’en représente que 1,38 %.

Le Cameroun est donc, selon cette source, le deuxième pays d’Afrique par le volume de détections de machines compromises.

Ce qu’un « botnet » est, et ce que 40,5 millions ne veulent pas dire

Le rapport définit lui-même la notion, page 17 : « Botnets are infected machines controlled by cybercriminals due to malware and can be a prime delivery mechanism of ransomware. » Un botnet est un parc de machines infectées — ordinateurs, téléphones, routeurs, objets connectés — pilotées à distance à l’insu de leurs propriétaires. Elles servent à envoyer du spam, à récolter des identifiants, à relayer des attaques ou à livrer un rançongiciel.

La précision suivante est indispensable, et le rapport ne la donne pas : 40,5 millions n’est pas un nombre de machines infectées, ni un nombre de victimes, ni un nombre d’incidents au sens où l’Observatoire l’entend. C’est un nombre de détections — d’événements enregistrés par les capteurs d’un éditeur, Fortinet, sur une année. Une seule machine infectée qui tente de joindre son serveur de commande toutes les dix minutes génère des dizaines de milliers de détections annuelles.

Ce type de mesure dépend aussi, mécaniquement, de la densité des capteurs du fournisseur. Un pays où Fortinet est très déployé remonte plus de détections qu’un pays équivalent où il l’est peu. Le rapport ne publie ni le nombre de capteurs par pays, ni le nombre d’adresses IP distinctes concernées. En l’état, le chiffre établit une chose solide — une activité de machines compromises massive et anormale au regard de la taille du parc camerounais — et ne permet pas d’en déduire un nombre de victimes.

L’Observatoire relève par ailleurs une incohérence interne. Si le Cameroun représente 23,89 % des détections africaines pour 40,5 millions d’événements, le total continental avoisinerait 170 millions. Or la figure 7, qui ventile ces mêmes détections par famille de logiciel malveillant, totalise environ 148 à 154 millions. Les deux graphiques ne se réconcilient pas à partir des données publiées. Nous signalons l’écart sans pouvoir le trancher.

Deuxième constat : le Cameroun cité comme foyer de fraude à l’identité

La seconde mention directe est plus préoccupante encore, parce qu’elle touche au quotidien financier des Camerounais. Page 23, dans la section consacrée à la fraude financière :

« In 2025, fraud hotspots shifted to Cameroon, Mali, and Tanzania, where attackers exploited gaps in KYC enforcement, particularly in rural areas and informal financial systems. AI-generated synthetic identities, created by combining real personal data with fabricated elements, were used to open bank accounts, secure mobile loans, and register SIM cards under false names. »

Le contexte de la phrase est important : le rapport explique que la politique nigériane de liaison entre numéro d’identification national et carte SIM (NIN-SIM) a fait significativement reculer la fraude au Nigeria en 2024, et que les fraudeurs se sont déplacés — vers le Cameroun, le Mali et la Tanzanie. Ce n’est pas une montée en puissance locale, c’est un déplacement de pression.

Le mécanisme décrit est celui de l’identité synthétique : un profil fabriqué en combinant des données réelles — issues de fuites, de phishing ou d’applications compromises — avec des éléments inventés, aujourd’hui générés par IA. Le rapport indique page 23 que ces personas franchissent « even advanced biometric verification systems ». Trois usages sont cités : ouvrir un compte bancaire, obtenir un crédit mobile, enregistrer une carte SIM sous un faux nom.

Le maillon désigné est l’application des procédures KYC (Know Your Customer), en particulier « in rural areas and informal financial systems ». La source de ce passage est le Sumsub Identity Fraud Report 2025-2026, un éditeur de solutions de vérification d’identité — un acteur commercial dont c’est le marché, ce que le lecteur doit savoir.

Un troisième signalement, beaucoup plus fragile

Le rapport mentionne une troisième fois le Cameroun, page 13, à propos de pratiques de prêt abusives :

« Mobile credit application fraud became more prevalent in Côte d’Ivoire, while Cameroon and Chad have also been identified as areas of potential vulnerability. This is because the countries faced challenges related to unauthorized lending practices, including the use of non-standard debt recovery tactics such as public exposure threats and SIM lockouts. »

Il s’agit du schéma des applications de micro-crédit non agréées : l’application capte le carnet d’adresses et les données personnelles de l’emprunteur, puis, en cas de retard, le harcèle par appels automatisés et menace de prévenir ses contacts. Le rapport signale ailleurs, pages 19 et 20, que des plateformes de ce type ont été fermées en Côte d’Ivoire.

L’Observatoire attire l’attention sur la solidité de ce point. Le rapport le qualifie lui-même de « potential vulnerability », et sa note de bas de page n° 12 renvoie à une publication Facebook d’une page intitulée « Plcc – Plateforme de Lutte Contre la Cybercriminalité », datée de décembre 2025. C’est la source la plus faible de tout le passage consacré à l’Afrique centrale. Nous la rapportons parce qu’elle figure dans un document INTERPOL, et nous en signalons la fragilité parce que c’est notre rôle. Ce signalement ne devrait pas être repris comme un constat établi.

Le portrait régional : « sous-déclaré », et un CERT que le rapport ne voit pas

Le rapport range le Cameroun dans un ensemble « Afrique centrale » dont il dresse un portrait sévère. Page 12 : la région est « a zone of underreported but escalating social engineering and botnet activity ». Page 13 : « Ransomware activity remained relatively low in absolute numbers, but this is likely a result of underreporting rather than absence. »

Autrement dit, INTERPOL considère que le faible nombre de rançongiciels déclarés en Afrique centrale traduit un défaut de signalement, pas une réalité de terrain. La base d’incidents de l’Observatoire va dans ce sens : sur 49 incidents documentés au Cameroun, plusieurs groupes de rançongiciels apparaissent — SpaceBears, Akira, Worldleaks, Fog, ALPHV/BlackCat, Play — alors qu’aucune statistique nationale publique ne les recense.

Le rapport ajoute, toujours page 13 : « The absence of coordinated computer emergency response team (CERT) responses and limited inter-agency communication have allowed these threats to operate with minimal interference. » Et page 27 : « Central Africa’s level of collaboration remains underdeveloped. »

Cette généralisation mérite une nuance camerounaise. Le Cameroun dispose d’une équipe nationale de réponse aux incidents, le CIRT, rattaché à l’ANTIC, joignable via le numéro vert 8202. Ce dispositif existe, publie des alertes et traite des réquisitions. Le rapport n’en fait pas mention — pas plus qu’il ne mentionne l’ANTIC, la loi n° 2010/012 ou la loi n° 2024/017. Le Cameroun n’a d’ailleurs aucune section pays qui lui soit consacrée : il n’apparaît que dans des données fournies par des éditeurs privés.

Il faut également rappeler que le taux de réponse à l’enquête INTERPOL est de 63 % pour l’Afrique centrale — le deuxième plus faible après l’Afrique de l’Est — et que le rapport ne précise jamais combien de pays composent sa catégorie « Afrique centrale ». Les pourcentages régionaux reposent donc sur un très petit nombre de répondants.

Sur les chiffres de pertes qui circulent

Deux montants différents ont été attribués au même rapport dans la presse ces derniers jours. Ils y figurent tous les deux, mais ne mesurent pas la même chose et ne proviennent pas de la même source (page 11) :

  • 484 millions USD : pertes signalées liées à la cybercriminalité en Afrique en 2025, contre 192 millions en 2024, pour 87 000 victimes identifiées contre 35 000. Source citée par INTERPOL : le Microsoft Digital Defense Report 2025.
  • Au moins 5 milliards USD : estimation des dommages économiques directs sur le continent en 2025, à comparer aux 15,3 milliards USD de dépenses africaines de cybersécurité. Source citée : le Serianu Africa Cybersecurity Report – Kenya 2024/2025.

Le rapport précise lui-même que « comprehensive national data on financial losses remain inconsistent due to underreporting and divergent reporting methodologies ». Aucun de ces deux montants n’est une donnée propre à INTERPOL, et aucun n’est ventilé par pays. Il n’existe, dans ce rapport, aucun chiffre de pertes spécifique au Cameroun.

Ce que cela change concrètement

Le profil qui se dégage pour le Cameroun n’est pas celui d’une infrastructure serveur massivement exposée. La Shadowserver Foundation, citée en figure 11, attribue au Cameroun 0,6 % des détections de vulnérabilités africaines — vingt-deuxième rang, très loin de l’Afrique du Sud (43,6 %), du Kenya (11,9 %) ou du Nigeria (9,1 %).

Beaucoup de machines compromises, peu de serveurs exposés : la combinaison oriente vers une compromission qui se joue sur les terminaux — ordinateurs personnels et professionnels, téléphones, routeurs domestiques et petits équipements réseau — plutôt que sur des systèmes centraux mal configurés. C’est cohérent avec un parc largement alimenté en logiciels sans licence ni mise à jour, et avec des équipements grand public jamais mis à jour depuis leur mise en service.

Cinq mesures qui répondent directement à ce constat

  1. Redémarrer et mettre à jour les box et routeurs : beaucoup de botnets ne survivent pas à un redémarrage suivi d’une mise à jour du micrologiciel, et changer le mot de passe d’administration par défaut ferme la porte la plus utilisée.
  2. Proscrire les logiciels et systèmes d’exploitation « craqués » : c’est l’un des vecteurs d’infection les plus répandus, et une machine ainsi compromise ne présente aucun symptôme visible.
  3. Pour une organisation : surveiller le trafic sortant, pas seulement entrant. Une machine appartenant à un botnet se trahit par ses connexions vers l’extérieur.
  4. Ne jamais communiquer un code reçu par SMS, un code secret Mobile Money ni une pièce d’identité photographiée à un interlocuteur non sollicité — c’est la matière première des identités synthétiques.
  5. Signaler tout incident à l’ANTIC (numéro vert 8202). Le rapport INTERPOL affirme que l’Afrique centrale sous-déclare ; chaque signalement corrige cette invisibilité.

Ce que nous n’avons pas pu vérifier

  • La méthodologie de comptage de FortiGuard Labs n’est pas publiée dans le rapport : ni le nombre de capteurs par pays, ni le nombre d’adresses IP distinctes, ni la règle de déduplication. Le chiffre de 40,5 millions ne peut donc pas être converti en nombre de machines ou de victimes.
  • L’incohérence entre les figures 6 et 7 est signalée telle quelle. L’Observatoire sollicite INTERPOL sur ce point et publiera toute réponse reçue.
  • Le signalement sur les pratiques de prêt abusives repose sur une publication Facebook citée par le rapport, et est présenté par le rapport lui-même comme une vulnérabilité potentielle. Il n’est corroboré par aucune source indépendante à notre connaissance.
  • Aucune donnée camerounaise officielle — ANTIC, ART, MINPOSTEL — n’a été publiée à ce jour sur l’activité botnet nationale, ce qui interdit toute comparaison avec les chiffres de FortiGuard Labs.
  • Le rapport ne mentionne ni l’ANTIC, ni le CIRT camerounais, ni la loi n° 2024/017. Nous ne savons pas si le Cameroun a répondu à l’enquête INTERPOL : le rapport ne publie pas la liste des 36 pays répondants.
  • La qualification « deuxième foyer africain » vaut pour la télémétrie d’un seul éditeur sur une seule année. Elle n’est pas confirmée par une seconde source indépendante.

Sources


L’Observatoire de Cybersécurité du Cameroun documente et vérifie les incidents et les enjeux de cybersécurité affectant les organisations et les citoyens camerounais. Une précision, une correction, un document à nous transmettre ? Écrivez à mon@obs-cc.org.

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