Infrastructures · Données
Combien de fois le réseau camerounais est-il interrompu chaque mois ? La question paraît simple. Aucune réponse publique et à jour n’existe. Voici ce qui est établi, par qui, et à quelle date.
Chaque donnée porte son régime, selon les règles exposées dans Sources et méthode : Mesuré Officiel Déclaré Qualitatif
01
Ce que publie le régulateur
Le constat central de cette page. L’Agence de Régulation des Télécommunications ne publie aucun indicateur chiffré de qualité de service. Ni taux de coupure, ni taux de réussite d’appel, ni durée d’indisponibilité, ni débit mesuré. Ses observatoires annuels 2023 et 2024 définissent le « taux de coupure » au glossaire — sans jamais en donner la valeur.
Le régulateur communique donc sur la dégradation du service sans la mesurer publiquement. Ses interventions prennent trois formes : des sanctions financières, des constats qualitatifs, et des annonces d’audit.
| Date | Élément | Portée et période couverte | Régime |
|---|---|---|---|
| 25 mai 2023 | 6 milliards FCFA de pénalités | Orange 2,2 Md, Nexttel 1,6 Md, MTN 1,4 Md, Camtel 800 M, pour « manquements récurrents » de couverture et de qualité. La période des contrôles n’est pas explicitée. Le communiqué original est introuvable sur le site de l’Agence ; la ventilation n’existe que dans la presse. | Officiel |
| 11 sept. 2024 | Aucun chiffre | Communiqué sur la « dégradation continue » de la qualité de service, évoquant « de nombreuses ruptures de câbles à fibre optique » et une maintenance « à réévaluer ». | Qualitatif |
| 12 mai 2025 | 350 millions FCFA | Appel d’offres pour l’audit du réseau national de fibre optique, délai d’exécution six mois. Aucun attributaire ni rapport publié à ce jour, soit plus de neuf mois après le terme contractuel. | Officiel |
| 7 juil. 2025 | 2,6 milliards FCFA de sanctions | Orange 1,4 Md pour la couverture et la qualité, 200 M pour la tarification ; MTN 1 Md. Portent sur des contrôles d’avril-mai 2024 — quatorze mois entre les faits et la sanction. Constat publié : « taux de couverture inférieurs aux seuils exigés », sans aucun taux. | Officiel |
| 3 sept. 2025 | Aucun résultat chiffré | Contrôles d’avril à juin 2025 dans le Centre, le Sud et le Littoral, étendus à quatre autres régions. Résultat publié : « performances variables en matière de qualité vocale ». | Qualitatif |
Un signal d’alerte émis par l’Agence elle-même. Dans son observatoire 2024, à propos des données du réseau de transport transmises par l’opérateur : « le constat est celui de la stagnation car depuis 2021, les informations fournies par l’Opérateur sur ledit réseau sont exactement les mêmes ». Le régulateur relève que les chiffres physiques du backbone sont figés depuis cinq ans, sans en tirer de conséquence publique.
Le seul chiffrage officiel des causes de coupure est antérieur à la période étudiée. Devant l’Assemblée nationale, le 7 juillet 2021, la ministre des Postes et Télécommunications indiquait que pour 2017-2019, sur 80 % des problèmes recensés sur le réseau de fibre optique, 40 % étaient dus aux travaux publics et 38 % à des actes de vandalisme. Aucune question parlementaire sur les coupures Internet n’a été identifiée entre 2023 et 2026.
02
Ce que déclarent les opérateurs
Avertissement transversal. Camtel est concessionnaire de la dorsale nationale et revend la fibre à Orange et MTN, qui sont à la fois ses clients et ses concurrents sur le marché de détail. Chaque chiffre ci-dessous est produit par une partie au différend, sans méthodologie publiée et sans audit contradictoire.
| Date | Émetteur | Chiffre | Période couverte et formulation |
|---|---|---|---|
| 13 sept. 2024 | MTN | Plus de 2 coupures de fibre par jour | Août 2024. Sa directrice générale déclare : « Au mois d’août, nous avons enregistré le plus haut niveau d’instabilité de la fibre ». |
| 23 sept. 2024 | MTN | +40 % de coupures +30 % de temps de résolution |
Début 2024 comparé à 2023. « Le nombre de coupures de fibre a augmenté de plus de 40 % par rapport à la situation de l’année dernière, qui était déjà assez préoccupante. » MTN parle d’une « dégradation désastreuse » de la fibre fournie par Camtel. |
| 25 sept. 2024 | Camtel | Aucun chiffre | « Recrudescence des actes de vandalisme sur la fibre optique depuis le 20 septembre dernier » ; « il semble a priori qu’il s’agisse d’actes intentionnels visant à dénigrer sa capacité à fournir un service de qualité ». |
| 16 fév. 2025 | Orange | 15 coupures en 16 jours | 1er au 16 février 2025, six régions sur dix : Sud, Est, Adamaoua, Extrême-Nord, Nord, Sud-Ouest. |
| 17 fév. 2025 | Camtel | Aucun chiffre opposé | Réfutation qualitative : Orange exploite de la « fibre noire » sur laquelle Camtel n’a « aucune visibilité », et chaque opérateur est responsable de sa propre redondance. |
| 22 fév. 2025 | Camtel | Plus de 1 000 cas de sabotage | Année civile 2024, tout le territoire. « Les actes de vandalisme ciblent principalement le réseau de transport. Les saboteurs visent des points stratégiques. » |
| 23 juil. 2025 | Camtel | 3 sous-répartiteurs 2 câbles multi-paires |
Mfou, nuits des 10, 13 et 14 juillet 2025, dans l’enceinte de la préfecture. Cinq autres actes recensés sur des sites de Yaoundé depuis le 7 mai 2025. |
Ils ne mesurent pas la même chose. Camtel compte des actes de sabotage sur son réseau ; MTN compte les coupures qu’elle subit sur la fibre qu’elle lui achète ; Orange compte les siennes. Un même incident peut apparaître dans plusieurs décomptes, ou dans aucun. Les cumuler produirait un total dépourvu de signification.
Allégué Camtel attribue une part de ces incidents à des actes de vandalisme intentionnels. Le conditionnel employé — « il semble a priori » — est celui de l’entreprise. En l’absence de constatation indépendante, cette explication demeure une cause alléguée.
Le silence des maisons mères
Le groupe MTN chiffre précisément l’impact des coupures de fibre en Côte d’Ivoire dans ses résultats annuels 2024 — un recul de 8,3 % du chiffre d’affaires de service, « impacted by the large-scale undersea fibre cuts ». Il ne dit rien du Cameroun. Le groupe Orange ne mentionne pas davantage le Cameroun sur ce sujet dans ses documents d’enregistrement universel 2023, 2024 et 2025.
Les chiffres alarmants circulent donc dans la communication locale de crise, non dans la communication financière réglementée. Les groupes savent chiffrer cet impact lorsqu’ils le jugent nécessaire ; ils ne l’ont pas fait pour le Cameroun.
Une contradiction frontale, jamais tranchée
L’incident de Zoétélé, le 14 février 2025, illustre l’impasse. Orange le compte parmi ses quinze coupures de fibre Camtel. Camtel affirme que ni elle ni MTN n’ont été affectées et que l’incident relève du dernier kilomètre d’Orange. Deux versions incompatibles d’un même événement daté, sans aucune preuve technique publique de part et d’autre. Aucune autorité n’a tranché, et le différend s’est joué exclusivement par communiqués interposés — sans contentieux judiciaire ni décision de l’autorité de la concurrence.
03
Ce que mesurent les plateformes indépendantes
Des plateformes techniques tierces, sans intérêt dans le marché camerounais, mesurent en continu l’accessibilité du réseau. Leurs données sont publiques et reproductibles. Elles constituent la seule source qui ne soit ni le régulateur ni une partie au différend.
IODA, du Georgia Institute of Technology, croise quatre signaux indépendants à granularité de cinq minutes : visibilité des préfixes en routage, sondage actif d’accessibilité, trafic de fond capté sur un télescope réseau, et volumétrie applicative. L’historique complet est accessible au niveau du pays comme de chaque opérateur.
| Date | Chute d’accessibilité | Contexte |
|---|---|---|
| 19 nov. 2023 | −75 % | Aucune communication publique connue. |
| 14 mars 2024 | −23 % puis −28 % | Rupture simultanée de quatre câbles au large de la Côte d’Ivoire, dont deux desservant le Cameroun. Chute modérée, cohérente avec le constat de NetBlocks classant les perturbations camerounaises parmi les moins sévères de la région. |
| 6 juil. 2024 | −99 % | Trois blocs d’adresses accessibles contre 235 attendus. Aucune communication d’opérateur, aucun article de presse. |
| 27 déc. 2024 | −88 % | Aucune communication publique connue. |
| 25 et 29 mars 2025 | −90 % et −92 % | Deux épisodes majeurs, aucune communication publique connue. |
| 23 oct. 2025 | −23 % au niveau national | Incident de la station de Batoké. L’effet est bien plus marqué au niveau de chaque opérateur qu’au niveau agrégé. Voir ci-dessous. |
| 3 mai 2026 | −71 % | Aucune communication publique connue. |
Le résultat le plus important de cette page. Plusieurs chutes d’accessibilité de 71 à 99 % — juillet 2024, décembre 2024, mars 2025, mai 2026 — ne correspondent à aucune communication d’opérateur ni à aucun article de presse. Il existe donc des interruptions majeures du réseau camerounais dont personne n’a jamais rendu compte, et qui sont pourtant mesurables publiquement.
L’incident du 23 octobre 2025, seul épisode doublement mesuré
C’est le seul incident de la période documenté par deux plateformes indépendantes. Cloudflare observe une chute du trafic des trois opérateurs de 90 à 99 % par moments, entre 5 h et 22 h locales. IODA mesure une durée de 15 h 40 en routage et 17 h en accessibilité. La République centrafricaine et la République du Congo, qui transitent par le Cameroun, sont également touchées. Camtel invoque « un incident technique impliquant des équipements du câble WACS à Batoké ».
Un détail technique qui appelle la prudence. Les deux plateformes relèvent indépendamment que l’espace d’adressage annoncé par MTN et Orange a chuté, tandis que celui de Camtel n’a pas bougé. Et du 5 au 11 novembre 2025, IODA mesure chez Camtel une dégradation continue de l’accessibilité, de 20 à 30 %, sans aucun mouvement du routage.
Un routage stable combiné à une accessibilité dégradée n’est pas le profil d’une avarie de câble. L’épisode survient onze jours après l’élection présidentielle du 12 octobre 2025, et OONI documente sur la même période le blocage temporaire de plusieurs réseaux sociaux et applications de VPN au Cameroun.
La cause reste disputée et aucune preuve technique publique ne tranche. L’Observatoire consigne ces mesures sans les interpréter au-delà de ce qu’elles établissent.
Les plateformes divergent, et c’est un résultat
Sur ce même épisode d’octobre-novembre 2025, NetBlocks évoque une « perturbation significative et continue » sans publier de pourcentage ; Cloudflare le classe comme incident de câble et non comme coupure gouvernementale ; le tracker d’Internet Society Pulse affiche zéro coupure au Cameroun sur douze mois ; OONI documente un blocage applicatif.
Cette divergence s’explique : chaque plateforme mesure autre chose. IODA et Cloudflare mesurent du volume et du routage, OONI l’accessibilité d’applications précises, Pulse agrège des sources tierces et exclut de fait les dégradations partielles. Nous exposons cette divergence plutôt que de l’arbitrer.
Une capacité de secours plus faible qu’il n’y paraît
Selon un rapport de la Chambre des comptes publié en juin 2024, Camtel n’exploite que 16 % des capacités cumulées de ses quatre câbles sous-marins : 6 % de SAIL, 29 % de SAT-3, 57 % de WACS et 92 % de NCSCS.
Le NCSCS saturé à 92 % ne laisse presque aucune marge de réacheminement. C’est la raison technique pour laquelle une avarie sur WACS ou SAT-3 se ressent immédiatement, alors même que le pays dispose de quatre câbles. La redondance existe sur le papier ; elle n’existe pas en capacité disponible.
S’y ajoute une concentration géographique : la station d’atterrissement de Batoké, à Limbe, a connu trois incidents documentés sur la période, dont un ayant privé d’accès plusieurs pays d’Afrique centrale.
04
Ce que personne ne publie
La liste suivante n’est pas une critique : c’est l’inventaire de ce qui manque pour qu’un débat informé soit possible sur la disponibilité du réseau national.
Aucune source publique ne donne, à ce jour :
- aucun indicateur de qualité de service chiffré publié par le régulateur sur 2023-2026 ;
- aucune statistique officielle de coupures — ni nombre, ni durée, ni abonnés affectés, ni localisation, pour aucune année ;
- aucune ventilation par cause selon une nomenclature stable ;
- aucune répartition géographique par région ou par axe ;
- aucun résultat de l’audit du réseau national de fibre optique, lancé en mai 2025 pour 350 millions FCFA ;
- aucun chiffrage officiel du préjudice économique des coupures, par aucune institution camerounaise ;
- aucun bilan de sabotages pour 2025 ni 2026 équivalent à celui publié pour 2024 ;
- aucun chiffre reliant les délestages électriques aux nœuds télécoms, alors que l’énergie figure parmi les causes citées par tous les acteurs.
L’Observatoire a sollicité auprès de l’Agence de Régulation des Télécommunications les quatre premières séries de cette liste. L’état de cette démarche et, le cas échéant, les données obtenues seront publiés sur cette page.
05
Les chiffres à ne pas utiliser
Six chiffres circulent aujourd’hui dans la presse et sur les réseaux sociaux camerounais alors qu’ils sont faux, périmés ou déformés. Les signaler fait partie du travail documentaire.
- « Une trentaine de coupures de fibre par mois » — chiffre de l’ART daté d’octobre 2018, recyclé comme s’il décrivait la situation actuelle. Il est hors de la période 2023-2026 et ne doit pas être utilisé pour la caractériser.
- « Plus de 1 000 sabotages depuis septembre 2024 » — déformation. La source Camtel dit « en 2024 », année entière. Ramener le total à quatre mois double implicitement le rythme.
- « Hausse de 40 % des actes de vandalisme » — glissement de sens. MTN dit que « le nombre de coupures de fibre a augmenté de plus de 40 % » et ne se prononce pas sur la cause. La reprise attribue le chiffre au vandalisme, c’est-à-dire à la thèse de Camtel.
- « 36 agents radiés pour sabotage » — inexact. Camtel indique avoir radié 36 agents en 2024 « pour diverses infractions graves » : vol, arnaque aux clients, absentéisme et vandalisme. Le sabotage n’est qu’un motif parmi d’autres.
- « 70 % des capacités perdues » en mars 2024 — attribué à des « sources proches du dossier » dans une phrase tronquée par un péage. Ni Camtel ni l’ART ne l’ont énoncé.
- « 500 millions de FCFA de pertes par jour » — estimation d’un analyste, non reprise par aucune institution. C’est une évaluation d’expert, pas une mesure.
Contradictions non résolues
- Longueur de la dorsale nationale : 8 743 km et « près de 12 000 km » figurent dans un même document de l’ART ; Camtel a annoncé 15 812 km le 19 septembre 2024, puis 12 000 km le 25 septembre — près de 3 800 km d’écart en huit jours.
- Plaintes d’abonnés Orange : 1 585 895 en 2023 contre 304 530 en 2024, soit une chute de 81 % en pleine période de dégradation documentée. Le régulateur publie la série sans commenter la rupture.
- Asymétrie de granularité : Camtel produit des agrégats annuels invérifiables qui soutiennent la thèse du sabotage externe ; MTN et Orange produisent des chiffres courts, datés et segmentés qui soutiennent celle de la défaillance de maintenance. Aucune des deux séries n’est publiée avec sa méthodologie.
06
Pourquoi cela compte
Sans mesure publique, aucun arbitrage n’est possible entre les versions des acteurs. Quand un opérateur affirme que le réseau se dégrade et qu’un autre soutient que la responsabilité lui incombe, l’usager n’a aucun moyen de trancher — et le décideur public non plus.
L’absence de série chiffrée empêche également d’évaluer l’efficacité des investissements. Le réseau national de fibre optique a bénéficié de financements publics importants, notamment dans le cadre du programme régional Central African Backbone. Mesurer la disponibilité effective du service est la seule façon de savoir ce qu’ils ont produit.
Elle prive enfin le pays d’un instrument de gouvernance. Le Cameroun sert de voie de transit à plusieurs de ses voisins : une interruption sur son territoire ne prive pas que les Camerounais.
Cette lacune est reconnue au plus haut niveau. Parmi les recommandations adoptées lors du Forum sur la gouvernance de l’Internet au Cameroun, en août 2026, figure la création d’un observatoire national du numérique chargé de la collecte, de la consolidation et de la diffusion régulière des indicateurs relatifs à la connectivité, à la qualité des services et à l’accessibilité.
Méthode. Les régimes de données appliqués sur cette page, la règle des causes alléguées et notre politique de correction sont exposés dans Sources et méthode. Pour comprendre l’architecture du réseau et les causes de coupure, voir Comment Internet arrive au Cameroun.
Sources. ART : observatoires annuels 2023 et 2024, communiqués et décisions de sanction du 25 mai 2023, 11 septembre 2024, 12 mai 2025, 7 juillet 2025 et 3 septembre 2025 · Chambre des comptes, rapport de juin 2024 · Camtel : magazine hebdomadaire du 22 février 2025, communiqués de septembre 2024, février et juillet 2025 · MTN Cameroon : communiqués de septembre 2024 et résultats annuels du groupe MTN 2024 · Orange Cameroun, février 2025 · Assemblée nationale, séance du 7 juillet 2021 · IODA (Georgia Institute of Technology), Cloudflare Radar, OONI, NetBlocks, Internet Society Pulse · Agence Ecofin, Investir au Cameroun, Digital Business Africa.
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