Cybercriminalité au Cameroun : le vrai problème n’est pas le nombre de victimes, c’est leur silence

Iceberg : 3 139 plaintes déclarées visibles, le reste des victimes dans le silence

Analyse — Observatoire de Cybersécurité du Cameroun — juillet 2026


Le 9 juillet 2026, à Yaoundé, trois organisations de la société civile — la Fondation Cœur de Mère, la SNK Foundation et la CyberinnoShield Foundation — ont lancé un programme baptisé Bouclier numérique. Prévention, sensibilisation, accompagnement des victimes : six séminaires pour armer le grand public contre les arnaques en ligne, l’usurpation d’identité, la sextorsion et les deepfakes.

Au lancement, un ingénieur de l’ANTIC, Edmond Steve Yong, a présenté le bilan 2025 de l’agence. Un chiffre, glissé au milieu des autres, mérite qu’on s’y arrête : sur les 3 139 plaintes reçues en 2025, 98,5 % auraient été traitées.

Un taux de traitement de 98,5 %. Pour n’importe quelle administration, c’est un résultat qu’on affiche fièrement. Ici, c’est précisément ce chiffre qui devrait nous alerter — non sur l’efficacité de l’ANTIC, mais sur ce que ces statistiques ne mesurent pas.

Ce que compte réellement une statistique de plaintes

Trois mille cent trente-neuf plaintes. Dans un pays de près de trente millions d’habitants, où la fraude au Mobile Money, les faux profils et les escroqueries sentimentales sont devenus une expérience quotidienne pour des millions d’utilisateurs, ce nombre n’est pas grand. Il est minuscule.

La même présentation de l’ANTIC recensait, pour 2025, 471 cas de scamming et de phishing, la fermeture de 40 plateformes frauduleuses, la suppression de 72,5 % des 4 781 faux comptes détectés sur les réseaux sociaux, et un préjudice estimé à près de trois milliards de francs CFA pour le seul scamming sur les réseaux sociaux. Autrement dit : d’un côté, des milliards perdus et des milliers de faux comptes ; de l’autre, à peine plus de trois mille personnes qui ont formellement porté plainte.

Le taux de 98,5 % ne dit donc pas « la cybercriminalité est sous contrôle ». Il dit : quand une victime franchit le pas de la déclaration — ce qui est rare — son dossier est traité. La statistique mesure la partie émergée. Elle ne mesure pas le phénomène ; elle mesure le courage de le déclarer.

C’est une nuance décisive, et c’est exactement la raison d’être d’un observatoire indépendant. Une agence compte ce qui lui arrive. Un observatoire cherche ce qui ne lui arrive pas.

L’iceberg a un nom : la sous-déclaration

La répartition des plaintes 2025 dessine une pyramide connue : escroqueries en tête (23 %), devant le phishing (22 %), les comptes piratés (15 %), l’usurpation d’identité (10 %), le cyberharcèlement et le cyberchantage (8 % chacun). Mais l’ANTIC elle-même reconnaît un angle mort : la sextorsion demeure largement sous-déclarée, sous l’effet combiné de la honte, de la peur de l’exposition et de la crainte d’être stigmatisé.

La sextorsion n’est que le cas le plus visible d’un mécanisme général. Chaque catégorie de la pyramide a sa propre marge invisible. Combien de victimes de fraude au Mobile Money renoncent à déclarer une perte de quelques milliers de francs, jugeant la démarche plus coûteuse que le préjudice ? Combien de comptes piratés ne sont jamais signalés parce que leur propriétaire ignore qu’un recours existe ? La plainte enregistrée est l’exception ; le silence est la règle.

Quand la cybercriminalité prend un visage

Muriel Blanche, présidente de la Fondation Cœur de Mère, est intervenue au lancement d’abord comme victime. « Des réseaux créent de faux comptes avec mon image, volent mes photos, clonent ma voix grâce à l’intelligence artificielle et promettent de faux investissements ou de faux emplois avant de soutirer de l’argent à leurs victimes », a-t-elle expliqué. Le plus douloureux, dit-elle, est de découvrir que des familles ont perdu leurs économies en croyant s’adresser à elle. « C’est de cette douleur qu’est née notre volonté d’agir. »

Son témoignage dit une chose que les pourcentages taisent : derrière chaque signalement manquant, il y a une personne qui a calculé, souvent à juste titre, que se taire coûterait moins cher que parler. Tant que ce calcul restera défavorable, aucune statistique de plaintes ne reflétera la réalité.

Pourquoi les victimes se taisent

Les raisons du silence sont désormais bien identifiées : la honte, la peur de l’exposition, le sentiment d’impuissance, et la méconnaissance des recours disponibles. Les trois premières relèvent de l’intime et se travaillent par la sensibilisation ; la quatrième est purement pratique, et c’est la plus facile à corriger.

Beaucoup de Camerounais ignorent simplement qu’ils peuvent signaler un incident. L’ANTIC a pourtant mis en place un numéro vert, le 8202, dédié au signalement. Chaque participant au Bouclier numérique devait repartir avec une fiche pratique recensant les réflexes de cybersécurité, les mécanismes de recours et ce numéro. C’est modeste, et c’est exactement ce qu’il faut : le premier levier contre la sous-déclaration n’est pas technologique, il est informationnel.

Ce que mesure vraiment un observatoire

La représentante du ministère des Postes et Télécommunications, Romy Alexandra Meyo, présente au lancement, a résumé l’enjeu d’une formule : « Nous ne serons pas de trop, le chantier est vaste. » Il l’est. Et il ne se mesure pas en plaintes traitées.

L’ambition affichée par les organisateurs — sensibiliser entre 500 et 1 000 personnes dans une première phase, avant d’étendre l’effort aux écoles, aux universités et aux communautés rurales — vise, au fond, un seul indicateur : faire remonter le taux de signalement. Le succès du programme ne se lira pas dans une baisse des chiffres, mais paradoxalement dans leur hausse. Le jour où l’ANTIC enregistrera non plus 3 000, mais 30 000 plaintes, ce ne sera pas le signe que la cybercriminalité a explosé. Ce sera le signe que les victimes ont cessé de se taire.

C’est cette lecture inversée des chiffres qu’un observatoire doit porter. Documenter les incidents que personne ne déclare, croiser les sources, estimer l’écart entre le réel et le rapporté : voilà le travail. Car aussi longtemps que la mesure officielle reposera sur la seule plainte spontanée, elle restera le thermomètre du courage des victimes, jamais celui de la menace.

Le vrai problème du Cameroun n’est pas le nombre de ses victimes. C’est leur silence — et il ne figure dans aucune statistique.


Encadré — ce que nous avons vérifié

  • Les chiffres 2025 (3 139 plaintes, 98,5 % traitées, 471 cas de scamming/phishing, 40 plateformes fermées, 72,5 % des 4 781 faux comptes supprimés, répartition des plaintes, ~3 milliards FCFA de préjudice pour le scamming sur réseaux sociaux) proviennent de la présentation d’un ingénieur de l’ANTIC lors du lancement du 9 juillet 2026, telle que rapportée par StopBlaBlaCam le 10 juillet 2026. Nous n’avons pas pu consulter le rapport annuel primaire de l’ANTIC ; ces données doivent être lues comme des chiffres communiqués par l’agence, non comme un décompte indépendamment audité.
  • Un écart de montants existe dans les sources. Le préjudice imputé à la cybercriminalité camerounaise est cité différemment selon les publications et les périmètres. Nous retenons le seul chiffre issu de notre source primaire complète — près de 3 milliards FCFA pour le scamming sur réseaux sociaux en 2025 — et signalons que d’autres montants circulent, sans les reprendre faute de vérification.
  • Les citations de Muriel Blanche et de Romy Alexandra Meyo sont rapportées par StopBlaBlaCam. Nous ne les avons pas recueillies directement.
  • Le numéro vert 8202 de l’ANTIC est confirmé par plusieurs sources concordantes.

L’Observatoire de Cybersécurité du Cameroun documente et analyse les incidents et le cadre de la cybersécurité au Cameroun. Cet article est une analyse à visée informative.

Sources

  • « Cybercriminalité : des associations lancent un “Bouclier numérique” pour sortir les victimes de l’ombre », StopBlaBlaCam, 10 juillet 2026
  • « Cybersécurité au Cameroun en 2025 : faux comptes, piratages, vulnérabilités, 200 réquisitions judiciaires par jour, les chiffres alarmants de l’ANTIC », Digital Business Africa, 21 janvier 2026
  • Agence Nationale des Technologies de l’Information et de la Communication (ANTIC) — numéro vert 8202
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